OEDIPE ROI - Pier Paolo Pasolini - 1967
L'HISTOIRE DE SA VIE SOUS FORME DE MYTHE


694162385Dans une famille bourgeoise de Lombardie des années vingt, un enfant naît, Oedipe. Jaloux de l'amour que lui porte sa femme, son père l'abandonne. Devenu adulte, Oedipe, ignorant sa véritable identité, tue son père et s'éprend de sa mère sans savoir qui elle est.

« Ce film est autobiographique. Je raconte l'histoire de mon propre complexe d'Oedipe. Je raconte ma vie mystifiée, rendue épique par la légende d'Oedipe. » Tels sont les propos de Pasolini lorsqu'il parle de son film, Oedipe Roi qui s'impose comme son film le plus autobiographique. En effet, durant toute sa carrière et maintes entretiens (Les Dernières Paroles d'un Impie), Pasolini parlait souvent de son complexe d'Oedipe, de son amour et attachement profonds ainsi que de la relation particulière qu'il entretenait avec sa mère avec laquelle il a vécu très longtemps (et qu'il a fait joué dans l'Evangile selon Saint Matthieu) à l'âge adulte. Cette autobiographie se découpe en trois parties précises. Tout d'abord, le prologue qui rend déjà compte du caractère autobiographique de l'oeuvre puisqu'il se déroule dans les années 1920, décennie de la naissance de Pier Paolo Pasolini (1922 plus précisément) et où le spectateur y voit le père de l'enfant, un militaire, comme fut celui du cinéaste (que Pasolini n'apprécia d'ailleurs jamais puisque fasciste et surtout très hypocrite selon lui dans sa façon de vouloir paraître comme un bon catholique croyant et pratiquant : sans doute, le rejet de la religion de Pasolini vient d'ici). La seconde partie du film qui constitue la quasi-totalité du film, se déroule en Grèce, c'est dans cette partie que Pasolini raconte sa « vie mystifiée ». Des éléments renvoyant à la vie du réalisateur se succèdent tout au long de ce passage. Et le film se clôt sur un épilogue se déroulant « actuellement », pendant les années 1960. C'est Pasolini maintenant. Ce schéma n'a certes rien de nouveau puisque David Griffith l'inventait pour la première fois en 1916 dans Intolérance. Beaucoup de cinéastes ont repris cette structure : Fritz Lang dans les Trois Lumières et même plus récemment, Darren Aronofsky dans The Fountain. Mais elle permet au cinéaste d'ajouter sa patte par cette originalité et de rendre compte de l'intemporalité du mythe. Car du mythe d'Oedipe, le cinéaste en donne trois illustrations. Le prologue, c'est le passage Freud : la poésie, les illusions de jeunesse et la découverte des rapports sexuels entre père et mère. L'épisode grec, c'est Sophocle : « l'énorme songe du mythe » (Les Dernières Paroles d'un Impie) et l'épilogue, c'est le retour au pays natal où Oedipe en tire un constat : « La vie finit comme elle commence ». Mais c'est aussi l'épisode de l'aridité de l'engagement politique (« du conformisme » selon lui), c'est Marx : car, maintenant pauvre mendiant joueur de flûte, Oedipe vit dans le malheur de sa misère. Oedipe Roi est aussi l'occasion pour Pasolini de s'interroger sur la liberté de l'homme face à sa destinée. Se crevant les yeux, Oedipe devient un martyr comme le deviendra Pasolini en 1975, assassiné après la sortie de son film ultime, Salo ou les 120 Journées de Sodome, revers de la Trilogie de la Vie qui le précédait. L'intérêt du film réside avant tout dans la place qu'il prend dans la carrière de Pasolini. Il s'agit d'une oeuvre charnière pour mieux comprendre la personnalité profondément complexe et ambiguë de ce cinéaste. Sans pour autant figurer dans les meilleurs films du cinéaste italien, s'inspirant de la tragédie de Sophocle, Oedipe Roi est un film ambitieux, d'une saisissante étrangeté, qui fait preuve d'une inspiration débordante et qui annonce le début de la grande période créative du cinéaste. Depuis l'Evangile selon Saint Matthieu, Pasolini a clairement mûri dans son style de « magma stylistique ». Là encore, bien loin de tout naturalisme, il use d'une caméra portée et joue davantage sur l'aspect baroque et lyrique, hauts en couleurs. Ce langage cinématographique trouvera son apogée dans Théorème jusqu'à ce que Pasolini s'ouvre dans une nouvelle branche : la Trilogie de la Vie.


Critique écrite par Clémentine le 21 janvier 2007