28 février 2007
GERTRUD - Carl Theodor Dreyer
GERTRUD - Carl Theodor Dreyer - 1965
VERS UN NOUVEL ESPACE-TEMPS
Gertrud, ancienne chanteuse connue, quitte son mari car celui-ci est plus intéressé par sa carrière politique que par elle. Commence alors pour Gertrud une quête, celle d'un amour idéal, total et sans concessions. Malgré la difficulté de ces choix, jamais Gertrud ne regrettera ses décisions.
La projection du dernier film du danois Carl Theodor Dreyer lors de son avant-première s'est déroulée dans une ambiance houleuse avec des réactions hostiles envers le cinéaste et des critiques désastreuses considérant le film comme navrant, plat, faux et pitoyable ainsi qu' « en trop » dans la carrière de Dreyer et qu'il aurait du mourir dix années plutôt, après Ordet. Mais quelques voix s'élèvent pour soulever la modernité qu'a enclenché le film, une modernité cinématographique qui ouvre vers un nouvel espace-temps, vers une narration qui échappe totalement aux règles, vers une nouvelle temporalité vivant de sa propre substance et qui s'engendre d'elle-même. Le cinéaste ne contrôle plus le rythme et laisse advenir le temps. Ce film est le portrait juste d'une femme en quête d'un amour idéal et absolu et qui place l'amour plus haut que tout. Malheureusement en faisant le bilan de sa vie, elle s'approche de la vérité et ne retient que beaucoup de désillusions sans pour autant les regretter. Dreyer montre la femme comme supérieure aux hommes car elle parvient à mieux aimer qu'eux. On retrouve là, un peu un discours féministe proche de ceux de Mizoguchi. Les hommes de Gertrud ne finissent que plein de regrets, incapables d'avoir aimé Gertrud et rendent compte du vide de leur existence. Cette quête qui se déroule dans la haute société du début du XXè siècle fait profiter à Dreyer à critiquer les conventions de ce milieu et la hiérarchie sociale (sans cesse l'amant et l'époux parlent d'Erland Jansson en disant « il n'est pas de notre milieu ») qui accroissent considérablement l'étouffement des personnages, particulièrement celui de Gertrud, et l'impossibilité de l'amour pure absolu. Ce portrait mène le spectateur à de nombreux questionnements sur l'amour, la vie, la mort, le temps, la liberté, la foi et la solitude. Dreyer y dresse un bilan de sa vie de créateur et fait la mise au point de toutes ses conceptions sur ces différentes thématiques. Il y dépouille tout jusqu'à soulever les apparences et mettre à nue l'âme humaine. Ôde lyrique à l'amour, ce chef-d'oeuvre testament métaphysique totalement universel et qui inspire le respect, de l'un des grands mystiques du cinéma à installer aux côtés de Tarkovski, Rossellini ou Bresson, est d'une justesse remarquable dans les dialogues, et la mise en scène, tous ces regards évités, et témoigne de la recherche continuelle de l'essence même du cinéma que poursuivront Tarkovski, Antonioni et bien d'autres encore. Tout au long du film, Dreyer s'interroge avant tout sur l'amour mais aussi sur la vieillesse et le pressentiment que la mort va lui arracher la vie. Et ce film ultime figure aussi comme un témoin de la quête spirituelle cinématographique de Dreyer vers la forme la plus dépouillée, la plus pure qui soit.
Critique écrite par Clémentine le 4 février 2007