28 février 2007
AU HASARD BALTHAZAR - Robert Bresson
AU HASARD BALTHAZAR - Robert Bresson - 1966
VERS L'EMOTION PURE
La vie de l'âne Balthazar, plongé au milieu des drames humains et qui en meurt. "Je voulais que l'âne traverse un certain nombre de groupes humains qui représentent les vices de l'humanité. Il fallait aussi, étant donne que la vie d'un âne est très égale, très sereine, trouver un mouvement, une montée dramatique. C'est a ce moment que j'ai pensé a une fille, à la fille qui se perd."
Quelques années auparavant, en 1959, tout comme le cinéma français, Robert Bresson s'innovait lui-même avec Pickpocket et commençait ainsi, une quête vers la forme la plus dépouillée qui soit. Ainsi donc, quatre année après le Procès de Jeanne d'Arc qui suivait dans la même veine, Au Hasard Balthazar est l'apogée de la magie bressonienne. Ce film est l'un des témoins de la quête stylistique de Bresson qui s'achèvera avec l'Argent en 1983, dernier film de ce génie, d'un style très radical. Pickpocket, le Procès de Jeanne d'Arc Au Hasard Balthazar annoncent la forme pure et extrême de Lancelot du Lac, le Diable Probablement... et l'Argent. On peut discerner deux intentions précises et évidentes de la part de l'auteur dans Au Hasard Balthazar : suggérer les étapes de la vie d'un âne, de l'enfance à la mort ; et évoquer, au travers des portraits des différents maîtres successifs de Balthazar, les vices humains. Bresson s'impose comme un peintre de l'univers animal pour faire l'évocation la vie de Balthazar, palpitante de vérité : l'émotion vient d'un simple regard de l'âne Balthazar. Dès le début du film, surgissent l'atmosphère de la fraîcheur infinie de l'enfance, ébats, jeux, rires, caresses, la description y est juste et sensible. Mais les années passent, l'univers de l'enfance est balayée par l'univers des hommes, brutal et violent, sadique et méchant : coups de poings, coups de pieds, chaises et fouets s'abattent sur le dos de l'innocent âne (Gérard ira jusqu'à le torturer en lui enflammant la queue.) Marie, elle aussi, jeune victime innocente dont l'existence dure et triste est semblable à celle de Balthazar, se fait déshabillée, frappée et enfermée par le même Gérard. L'atmosphère poignante du film naît de la confrontation de ces trois univers qui s'arrachent en lambeaux tout au long du film. Mais ce monde plein de souffrance est aussi presque celui de la Bible. L'âne de la crèche (et baptisé au début du film) meurt, comme un martyr, témoin de la cruauté du monde. Un berger voit finalement en lui un saint réincarné qui aurait porté tous les péchés des hommes. L'âne, symbole de pureté et de vertu, est la triste victime de l'homme et de ses passions. Au Hasard Balthazar s'insère dans un moule esthétique spécifiquement bressonien. En travaillant avec soin le rythme, Bresson est parvenu à une plénitude esthétique qui donne l'impression que son film a été touché par la grâce. La mise en scène est d'une épaisseur indiscutable et fascinante, d'une part dans le parallélisme du destin de l'âne et des personnages et enfin dans l'abstraction de cette allégorie (Gérard, la luxure, le sadisme ; le père de Marie, l'orgueil et l'avarice ; Arnold, la paresse et l'ivrognerie, etc.) Bresson regarde l'humanité pécheresse avec lucidité. Il n'y a plus de place pour l'espoir dans ce constat terrible, une étude de sainteté et une sombre allégorie sur les penchants destructeurs de l'Homme où tout le malheur et toute la cruauté du monde peu rassurant des hommes semblent se refléter dans le regard de l'âne qu'on croit souvent bête. Résultat du long cheminement vers la perfection, Au Hasard Balthazar n'est pas de ces films dont il y a à s'attarder car ce film demande surtout beaucoup de sensibilité de la part du spectateur et car il fait parti des films dont les mots ne font pas le poids, surtout lorsque l'émotion y est pure.
Critique écrite par Clémentine le 12 février 2007
13 mars 2007
PICKPOCKET - Robert Bresson
PICKPOCKET - Robert Bresson - 1959
UNE DATE CLE DANS L'HISTOIRE DU CINEMA

L'itinéraire de Michel, jeune homme solitaire, fasciné par le vol, qu'il élève au niveau d'un art, persuadé que certains êtres d'élite auraient le droit d'échapper aux lois.
« - Est ce que vous vous sentez seul ?
- Je me sens très seul mais je ne prends aucun plaisir à me sentir seul » répond Bresson lors d'une interview concernant Pickpocket et le cinématographe. Une réponse qui est une sorte de marque de souffrance, une séquelle cachée au plus profond de cet auteur si mystérieux dont on sait très peu de sa vie privée. Ses notes sur le cinématographe sont elles-aussi « des mots de cicatrices, des marques de souffrances, des joyaux » écrit Jean-Marie Georges Le Clézio dans la préface du livre « Dans notre nuit, ils brillent comme des étoiles, nous montrant le simple et le difficultueux chemin vers la perfection. » Et qu'y a t-il dans Pickpocket ? Qu'est ce qui marque le plus lors du premier visionnage d'un grand film de Bresson ? L'absence d'impureté, l'absence d'artifices, d'acteurs : du « faux » et de la simple et bête imitation de la vie. Mais la présence de « modèles », de « l'anti-jeu » d'acteurs (généralement) non-professionnels et la captation du « vrai », du réel, de l'humain, de « l'accident » (un regard par ci d'un modèle qui n'était pas prévu par le cinéaste). Il faut observer le visage du pickpocket pour s'en rendre compte, la lueur de joie qui brille dans son regard comme le spasme qui crispe son visage à chaque vol. Là où le spectateur s'attendait à voir un comédien, il fait la rencontre d'un homme. Et puis il y a le portrait en mouvement de ce pickpocket, le portrait intérieur traduit par la réalité subjective que projette la caméra qui est devient l'oeil du pickpocket. C'est l'intérieur qui commande, ce sont les n½uds, les mouvements de l'âme qui donnent au film son mouvement et son rythme. Les plans sont aussi brefs que les dialogues. Le film ne dure qu'une heure et douze minutes car il ne comporte que l'essentiel et chaque plan, chaque geste et chaque dialogue est chargé de sens et semble avoir été minutieusement préparé. Le film pénètre l'âme du spectateur s'il est assez attentif et fasciné par ce personnage singulier car un détournement de regard et Pickpocket est alors dénué de signification. La séquence de la gare de Lyon est la plus belle, la plus maîtrisé et la plus magistrale séquence du film, une sorte de ballet très audacieux d'une grande agilité et d'une grande virtuosité, avec toutes ces mains posés et qui se glissent dans les sacs, ces mains voleuses de pickpocket qui forcent l'homme à les suivre. Le film s'achève brusquement sur une note de tendresse humaine elle-même surprenante après un si long refus de sentimentalité et là, l'émotion est à son paroxysme. L'émotion provoquée dans les films de Bresson tiennent à la fois du mystère et du miracle, et si elle parvient à naître de l'austérité, c'est parce que Bresson arrive à s'exprimer avec les moyens du « cinématographe », à exprimer l'inexprimable, ce qu'on ne peut dire avec les mots, les formes et les couleurs. Dans Pickpocket, il crée l'atmosphère inexplicable qui naît de la présence d'un voleur. Et c'est la façon dont Bresson arrive à la créer, avec des rapports d'images et des sons, qu'elle figure peut-être à elle seule comme l'un des plus grands mystères de l'Histoire du cinéma. C'est avec les films de Bresson qu'on peut réellement parler de lmagie dans l'image. Il ne l'a jamais été dit, ou du moins peu mais Pickpocket, chef-d'oeuvre absolu est incontestablement une oeuvre-clé et une grande date dans l'Histoire du cinéma. Tous les films de Bresson qui le précédaient n'étaient que des sortes de brouillons, d'essais pour atteindre cette perfection, cette pureté, et l'Argent sera une sorte de « suite », de dérivé de Pickpocket encore plus extrême et austère, avec l'argent comme élément presque érotique, mais qui invite le spectateur à revoir sa vision du cinéma. Car renier Pickpocket, ce serait renier le cinéma comme art autonome.
Critique écrite par Clémentine le 7 mars 2007
LE DIABLE PROBABLEMENT - Robert Bresson
LE DIABLE PROBABLEMENT - Robert Bresson - 1977
EN PLEINE PERIODE NOIRE
On retrouve le cadavre de Charles, vingt ans, deux balles dans la tête. Assassinat ou suicide ? Avec Michel, Alberte et quelques autres, il s'inquiétait du sort du monde, de la pollution, de la famine... Michel est militant écologiste mais Charles refuse l'engagement. Il ne voit d'autre que le suicide à l'antique dont lui parle un psychanalyste et qui, censé devoir l'aider, lui donne, sans le savoir, ironiquement "LA" solution...
« - Qui est-ce donc qui s'amuse à tourner l'humanité en dérision ? Oui, qui est-ce qui nous manoeuvre en douce ?
- Le diable probablement ! »
« Ce qui m'a poussé à faire cette ½uvre, c'est le gâchis qu'on a fait de tout. C'est cette civilisation de masse où bientôt l'individu n'existera plus. Cette agitation folle. Cette immense entreprise de démolition où nous périrons par où nous avons cru vivre. C'est aussi la stupéfiante indifférence des gens sauf de certains jeunes plus lucides » tels sont les propos de Robert Bresson qui permettent de mieux comprendre son avant-dernier film Le Diable Probablement. En effet, après sa grande période créatrice (Pickpocket, le Procès de Jeanne d'Arc, Au Hasard Balthazar, Mouchette...), Bresson se plonge dans une période d'une noirceur et d'un pessimisme absolus dont témoignent particulièrement ces deux derniers films, Le Diable Probablement et l'Argent qui sont tous deux, de violents réquisitoires envers la société industrielle française qui semble être à l'origine de la perte de la conscience morale de l'homme. Charles, héros bressonien type, être d'élite comme le personnage de Michel Lasalle de Pickpocket, est l'un de ses « jeunes plus lucides » dont parle Bresson dans sa citation plus haut. C'est d'ailleurs en ça que Le Diable Probablement se situe à la limite du christique car on peut voir la figure du Christ en Charles car il est tendu vers le futur, son héros dépasse le futur qui à travers le sacrifice, se mûe spirituellement. Les héros de Bresson ont toujours une passion qui cherche à ouvrir la voie de la liberté. Mais Le Diable Probablement figurant comme un réquisitoire envers la société, son héros ne peut trouver la voie de la liberté, si ce n'est peut-être par la mort, car le problème de Charles se trouve être le conflit entre le monde extérieur violent et l'intérieur de son esprit. Le monde extérieur de tous les films de Bresson semble empêcher la fabuleuse liberté de l'esprit. Le film parle de marxisme, d'écologie, de psychanalyse et de bien d'autres thèmes, de drogue, d'intégrisme, de pollution, bref de problèmes contemporains toujours approfondis mais surtout de la crise générationnelle à venir que Bresson qualifie de « vertige suicidaire de notre civilisation ». La caméra épouse la perception subjective de Charles et Bresson ne décrit jamais le monde extérieur pour décrire le monde extérieur, ni pour lui-même mais pour s'en servir comme cadre à l'évocation de l'évolution intérieure des personnages. Il évite toujours de décrire inutilement le monde extérieur, Bresson refuse ça et préfère aller à l'essentiel. C'est ça son espace-temps. La brièveté des plans et l'utilisation de nombreuses ellipses qui transportent le spectateur d'un point à un autre le démontrent. Le Diable Probablement n'est sans doute pas l'idéal pour découvrir Robert Bresson car difficile d'accès (d'ailleurs, ce film est assez complexe et ma critique vraiment pas terrible car je passe à côté de beaucoup de choses !) comme tous ces derniers films, à savoir Lancelot du Lac et l'Argent mais il s'avère être indispensable pour explorer davantage cet auteur. (Le film a été interdit aux moins de 18 ans car, soi-disant, il incitait au suicide !)
Critique écrite par Clémentine le 10 mars 2007