LE MESSAGER - Joseph Losey - 1971
L'AMOUR, COUPABLE D'UNE INSTRUMENTALISATION

672719749Un jeune garçon de milieu modeste est invité par son camarade de classe, Marcus Maudsley, à vivre le temps d'un été dans la demeure d'une une famille aristocratique britannique à Norfolk. Il tombe amoureux de la fiancée d'un vicomte. Il en devient le messager, faisant sans cesse des allers et retours entre le château et la ferme où loge son amant.

Lauréat du Grand Prix (Palme d'Or) à Cannes en 1971, le Messager de Joseph Losey figure comme l'une des oeuvres les plus importantes du cinéaste anglais aux côtés de The Servant et Accident! Ce terrible film s'inscrit pleinement dans le drame de l'enfance car, se déroulant dans la campagne paisible, ensoleillée et verte de Norfolk, il développe le récit d'un jeune enfant, victime d'une passion amoureuse et dont il est l'intermédiaire innocent. De ce film, on en ressort muet et encore hanté de la musique de Michel Legrand (qui sert aussi de musique au générique de l'émission « Faîtes entré l'accusé »), hanté de la (première) et dernière image que le spectateur voit du couple passionné Julie Christie et Alan Bates en train de débattre, marqué comme le sera à vie le jeune Léo, « le messager » du film. Enfin, à ce moment-là précis, Léo a compris ce que signifiait « flirter », la définition qu'il cherchait inlassablement auprès de Ted Burgess (Alan Bates, le fermier, amant de Julie Christie). En captant de splendides paysages par une caméra discrète, en même temps d'aborder le thème de l'enfance, période où tout semble être en jeu pour l'avenir, Joseph Losey, profond partisan communiste, montre l'opposition des classes et la confrontation qu'elle entraîne.

L'ouverture comme la fin du Messager permettent au spectateur de comprendre que tout ce qui constitue le film est un immense retour sur le passé. « Le passé est une terre étrangère où l'on agit autrement ». Une vitre avec des gouttes de pluie s'écoulant. Le temps a passé et il continue de s'écouler. Ces premiers mots du film proviennent de la bouche de Léo Colston, 60 ans après le terrible drame intérieur qu'il a connu durant l'été de 1900 dans un château de Norfolk. Ces premiers mots que le spectateur entend sont indéniablement des séquelles de souffrance, des cicatrices de souvenirs intérieures qui ont fait mal et qui continueront à lui faire mal toute sa vie. Les enfants sont à prendre avec des pincettes et non comme un objet ou un facteur. Et pourtant, c'est ce que vont faire Julie Christie et Alan Bates. Pour Léo Colston, le château de Norfolk était d'abord un lieu fascinant à découvrir et à connaître. Le parfait endroit pour jouer, se cacher et se perdre. Mais son camarade Marcus tombe finalement malade et Léo est amené à errer dans le château, à finir par s'ennuyer, entouré de tous ses adultes. Il se sent seul et personne ne cherche à lui parler hormis Marian, âgé d'à peu près 25 ans et dont il va tomber amoureux. Mais il se trouve qu'elle a déjà un amant malgré qu'elle soit fiancée, un « homme des bois ». Elle est presque une sorte de nouvelle « Lady Chatterley ». Et le couple va alors se servir de Léo comme « facteur », comme messager pour s'envoyer des lettres sans être vus.

En lisant une fois une de ses lettres, Léo découvre qu'ils s'aiment. Par la suite, il se refuse de continuer son rôle d'intermédiaire, déchiré par les jeux incompréhensibles des adultes qui cachent beaucoup de choses (« Qu'est ce que veut dire flirter ? »). Au final, Ted Burgess et Marian, de façon très cynique, réagissent avec beaucoup d'agressivité envers leur instrument, qui permet leurs petits plaisirs, car il pourrait nuire à leur amour s'ils ne s'envoient plus de lettres. A partir de là, Joseph Losey fait une étude et analyse approfondie de l'égoïsme inconscient des adultes par rapport à un enfant. Certes, les deux membres du couple ont de l'affection pour Léo mais son surtout contents qu'il garde le secret et serve de messager. Ne comprenant pas qu'il ne pourra jamais se faire aimé de Marian, influencé et « manipulé », il continue son rôle qui va l'amener à être le coupable indirecte de la découverte du secret de ses amours interdits par la famille aristocratique. Et cette découverte, cette seule image du couple, prenant plaisir au sexe, comme celle de Ted Burgess, mort suicidé qui suit, restent ancrée dans la mémoire du spectateur comme elle le reste dans les souvenirs de Léo à jamais marqué. Ses marques, on les lit même sur son visage en 1960, fatigué et vieux et devenu froid avec le temps. Joseph Losey montre comment deux semaines peuvent influencer l'existence entière d'une vie humaine.

Surtout que cette découverte s'est faite le jour de l'anniversaire de Léo, ce même jour où il a été tour à tour l'instrument des deux amants et de Mrs. Maudsley dont il a été l'espèse de chien qui flaire pour trouver ce qu'elle cherchait. De plus que Léo passe devant le cadeau d'anniversaire, le plus beau qu'il n'aurait jamais eu, une bicyclette verte mais qu'il ne recevra jamais. Léo n'aura jamais de bicyclette car il vient d'un milieu modeste et ne pourra donc jamais se détacher de ses souvenirs et s'envoler de lui-même. Et puis dans un flash-back, on aperçoit le fils des deux amants, et Marian, elle aussi vieillie, demande à Léo de dire à son fils qu'il peut se marier avec la femme qu'il aime. Et enfin, dans une voiture, Léo s'éloigne et observe le château de Norfolk sous une pluie battante. Ce lieu d'adultes, secrètement de sexe mais aussi d'aristocrates, endroit où il était donc totalement étranger, tout comme l'amour de Ted Burgess et Marian. Ce lieu, pour Léo, ne pouvait l'initier au monde adulte. L'expérience qu'il connaîtra l'aura vidé et instrumentalisé pour toute sa vie, incapable de donner de l'amour.

Grande tragédie et drame de l'enfance dans ses paysages de Norfolk sublimés par la caméra, le Messager est un film d'une justesse remarquable dans sa façon de tout suggérer par un scénario d'une finesse inhabituelle et dans sa manière de mettre en avant et de faire passer tout le drame intérieur qui se déroule chez Léo au spectateur pour le marquer et hanter suffisamment d'airs musicaux et d'images d'une beauté inoubliable.

Critique écrite par Clémentine le 31 décembre 2006