PICKPOCKET - Robert Bresson - 1959
UNE DATE CLE DANS L'HISTOIRE DU CINEMA

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L'itinéraire de Michel, jeune homme solitaire, fasciné par le vol, qu'il élève au niveau d'un art, persuadé que certains êtres d'élite auraient le droit d'échapper aux lois.

«
- Est ce que vous vous sentez seul ?
- Je me sens très seul mais je ne prends aucun plaisir à me sentir seul
» répond Bresson lors d'une interview concernant Pickpocket et le cinématographe. Une réponse qui est une sorte de marque de souffrance, une séquelle cachée au plus profond de cet auteur si mystérieux dont on sait très peu de sa vie privée. Ses notes sur le cinématographe sont elles-aussi « des mots de cicatrices, des marques de souffrances, des joyaux » écrit Jean-Marie Georges Le Clézio dans la préface du livre « Dans notre nuit, ils brillent comme des étoiles, nous montrant le simple et le difficultueux chemin vers la perfection. » Et qu'y a t-il dans Pickpocket ? Qu'est ce qui marque le plus lors du premier visionnage d'un grand film de Bresson ? L'absence d'impureté, l'absence d'artifices, d'acteurs : du « faux » et de la simple et bête imitation de la vie. Mais la présence de « modèles », de « l'anti-jeu » d'acteurs (généralement) non-professionnels et la captation du « vrai », du réel, de l'humain, de « l'accident » (un regard par ci d'un modèle qui n'était pas prévu par le cinéaste). Il faut observer le visage du pickpocket pour s'en rendre compte, la lueur de joie qui brille dans son regard comme le spasme qui crispe son visage à chaque vol. Là où le spectateur s'attendait à voir un comédien, il fait la rencontre d'un homme. Et puis il y a le portrait en mouvement de ce pickpocket, le portrait intérieur traduit par la réalité subjective que projette la caméra qui est devient l'oeil du pickpocket. C'est l'intérieur qui commande, ce sont les n½uds, les mouvements de l'âme qui donnent au film son mouvement et son rythme. Les plans sont aussi brefs que les dialogues. Le film ne dure qu'une heure et douze minutes car il ne comporte que l'essentiel et chaque plan, chaque geste et chaque dialogue est chargé de sens et semble avoir été minutieusement préparé. Le film pénètre l'âme du spectateur s'il est assez attentif et fasciné par ce personnage singulier car un détournement de regard et Pickpocket est alors dénué de signification. La séquence de la gare de Lyon est la plus belle, la plus maîtrisé et la plus magistrale séquence du film, une sorte de ballet très audacieux d'une grande agilité et d'une grande virtuosité, avec toutes ces mains posés et qui se glissent dans les sacs, ces mains voleuses de pickpocket qui forcent l'homme à les suivre. Le film s'achève brusquement sur une note de tendresse humaine elle-même surprenante après un si long refus de sentimentalité et là, l'émotion est à son paroxysme. L'émotion provoquée dans les films de Bresson tiennent à la fois du mystère et du miracle, et si elle parvient à naître de l'austérité, c'est parce que Bresson arrive à s'exprimer avec les moyens du « cinématographe », à exprimer l'inexprimable, ce qu'on ne peut dire avec les mots, les formes et les couleurs. Dans Pickpocket, il crée l'atmosphère inexplicable qui naît de la présence d'un voleur. Et c'est la façon dont Bresson arrive à la créer, avec des rapports d'images et des sons, qu'elle figure peut-être à elle seule comme l'un des plus grands mystères de l'Histoire du cinéma. C'est avec les films de Bresson qu'on peut réellement parler de lmagie dans l'image. Il ne l'a jamais été dit, ou du moins peu mais Pickpocket, chef-d'oeuvre absolu est incontestablement une oeuvre-clé et une grande date dans l'Histoire du cinéma. Tous les films de Bresson qui le précédaient n'étaient que des sortes de brouillons, d'essais pour atteindre cette perfection, cette pureté, et l'Argent sera une sorte de « suite », de dérivé de Pickpocket encore plus extrême et austère, avec l'argent comme élément presque érotique, mais qui invite le spectateur à revoir sa vision du cinéma. Car renier Pickpocket, ce serait renier le cinéma comme art autonome.

Critique écrite par Clémentine le 7 mars 2007