FELLINI-ROMA - Federico Fellini - 1971
REGARD AMOUREUX ET SATIRIQUE SUR ROME, L'ETERNELLE



670766012La vie à Rome de 1930 à nos jours, vue par un de ses admirateurs, Federico Fellini. Fresque monumentale où réalite et fantasmes du réalisateur sont étroitement mêlés.

Sur l'affiche de Fellini – Roma, c'est le cinéaste, nourri par cette ville, dont il en parle comme une femme, aux multiples facettes : la Rome antique, la terre originelle, la mère nourricière et la femme mythique. Cette dernière étant incarnée par Anna Magnani qu'il rencontre en fin de film « Federico, oh ! Arrête tes bêtises ! Va te coucher ». Ainsi donc, Fellini nous raconte. Rome et lui, c'est une grande histoire d'amour. Rome, c'est sa « Mama » ! Dans Fellini – Roma, en évoquant son amour de toujours sous un autre point de vue que celui de l'objectivité, il se demande « Mais qu'est ce que Rome ? ». Il n'apporte pas de réponse car selon lui, « Rome est insoluble ». Mais il se sert de cette question comme prétexte à créer une succession de séquences entre rêve et réalité, entre mémoire et imagination. La Rome de Fellini – Roma est celle, telle qu'il la voit, sans doute idéalisée, avec ses habitants et l'ambiance qui en ressort. Déclaration, chant d'amour, sérénade, farce, album-photos, livre d'images et de souvenirs : Fellini – Roma, c'est tout cela.

Le film, d'une incroyable richesse, est peuplé d'une multitude de personnages, situés en haut et en bas de l'échelle sociale, du pape onctueux aux vieilles prostituées aux seins pendants felliniens, des hippies non violents au petit peuple des faubourgs. Fellini – Roma est un exemple type de la chasse fellinienne aux portraits. Il jette au spectateur une multitude incroyable de visages atypiques et singuliers de romains affreux, sales et méchants, des beaux et des laids, des obèses et des difformes. Mais il décrit les romains, ces enfants qu'il aime comme le ferait un caricaturiste et avec une tendresse intransigeante. Sa peinture de la société romaine est faite tantôt avec un humour tendre, tantôt avec un humour féroce et Fellini n'hésite pas à jouer sur la caricature à outrance pour dresser les portraits de toutes ces gueules de Rome et tourner en dérision le snobisme intellectuel dans une succession de grands moments de cinéma à couper le souffle à force de virtuosité, de maîtrise du mouvement et des couleurs. Rome d'hier, Rome d'aujourd'hui, Rome est la ville éternelle. Elle meurt mais finit toujours par ressusciter.

« Toutes les routes mènent à Rome ! » Cadavres d'animaux, tanks, charrettes, vieilles peaux difformes se maquillant dans leur voiture, voilà tout ce qu'on peut y trouver sur ses routes, à l'image de sa ville, totalement bordélique, enjouée et décadente. Et renonçant à toute structure narrative (comme ce fut déjà le cas pour la Dolce Vita), Fellini – Roma se constitue de plusieurs séquences qui n'ont aucun rapport entre elles (si ce n'est, qu'elles se déroulent, évidemment, toutes dans la ville de Rome) et qui se déroulent à des époques différentes. Et il est de toute façon inévitable que ces séquences soient finalement qualifiées de « tableaux », car cette suite fantastique conduit le spectateur des catacombes aux maisons closes de l'Italie fasciste, des théâtres miteux au défilé de mode écclesiaste (« les vêtements religieux ont évolué dans des tissus modernes nécessitant aucun repassage ! ») pour finir dans le ballet des motocyclistes dans la nuit romaine. Cette Rome qu'il construit est le résultat d'un mélange baroque de souvenirs, de choses vues, d'obsessions familières.

Haute en couleurs, la Rome que décrit Fellini est aussi la Rome de la déchéance et de l'Apocalypse que Fellini voit venir. Même s'il l'adore avec passion, le Maître de ce cirque, de cette foire grandiose se moque de la cité impériale avec une angoisse profonde. Bien qu'amoureusement filmée, elle est Enfer, dans la mesure où elle est non seulement une capitale moderne déchirée entre ses désordres et paroxysmes mais surtout pathétique résumé du destin de la civilisation chrétienne occidentale : un passé prestigieux, un présent décadent et pour le futur, la menace d'une catastrophe inévitable. Deux mille ans de civilisation ne sont-ils pas en train de disparaître ? Que font ces constructeurs à part détruire leur propre patrimoine culturel en mettant des fresques, découvertes par hasard, au contact de l'air ? Fellini – Roma, en même temps d'être l'ironique évocation de Roma, est aussi l'ironique évocation de notre temps et la satire des manifestations ostentatoires de notre vie sociale.

« Quel merveilleux endroit que cette ville, plusieurs fois morte et ressuscitée, pour attendre l'Apocalypse ! » Ce dialogue à lui seul pourrait résumer l'angoisse profonde de Fellini, tellement profonde chez lui qu'elle en est même devenue l'une des thématiques majeures de son cinéma. Déjà la Rome de la Dolce Vita qu'il décrivait en 1960 était apocalyptique, désenchantée et éclatée. Mais cette Rome, il l'aime. Il l'aime comme si il avait été nourri par elle depuis sa naissance. Fellini – Roma frappe par l'ampleur de son architecture, par l'harmonie grandiose de ses proportions, par l'originalité avec laquelle se manifeste le tempérament de son architecte, par l'humour et esprit typiquement felliniens. Fellini le magicien a mis pêle-mêle dans son chapeau de prestidigitateur les cartes de la mémoire, de la caricature, du surréalisme, de la férocité, de la tendresse et de l'humour. Il secoue le tout, puis en tire un long-métrage, ou son univers plutôt, qu'il montre aux foules éblouies ou exaspérées.

Critique écrite par Clémentine