LES 1001 NUITS - Pier Paolo Pasolini - 1974

745110369Interprétation par Pasolini de quelques contes des "Mille et Une Nuits" en une série d'histoires à tiroirs. "Ce qui m'a inspiré, c'est de voir le destin a l'oeuvre activement, en train de décaler la réalite, non pas vers le surréalisme et la magie... mais vers la déraison révélatrice de vie, qui ne prend un sens que si l'on fait un film réaliste, rempli de poussière et de visages pauvres. Mais j'ai fait aussi un film visionnaire ou les personnages sont dans un état de ravissement et poussés, malgré eux, par un désir anxieux de connaissance dont l'objet est ce qui leur arrive..."

L'Italie de Boccace, l'Angleterre de Chaucer et maintenant l'Orient médiéval des contes des 1001 Nuits. Pasolini y poursuit le même propos qu'il avait exploré dans les deux riches recueils de fables populaires du Décaméron et des Contes de Canterbury en s'ancrant cette fois-ci dans un réel, tremplin pour montrer l'universalité et l'intemporalité du langage du corps ainsi que pour mieux entraîner le spectateur au-delà du fabuleux en s'éloignant comme à son habitude du naturalisme. La réalité, cette fois-ci, est orientale. Paysages, villes, populations, Pasolini a fait voyager sa caméra au Népal, en Ethiopie, en Iran, au Yémen et en Erythée à la recherche de ses décors et de ses personnages, à l'écart des grandes villes, des circuits touristiques et comme préservés de l'histoire, vrais. Vérité quotidienne de la rue, des souks, des hammams, des marchés, des caravanes. Vérité de la lumière et du temps : la nuit, l'aube, le crépuscule. Vérité des visages (à l'exception des deux complices Pasolinien : Ninetto Davoli ; et Franco Citti qui, comme d'habitude, fait une apparition de grande allure) qui se fusionnent avec la beauté des paysages et de l'architecture pour créer une harmonie, celle des 1001 Nuits selon Pasolini. Il apparaît derrière tous ces contes, en filigrane, la peinture d'une civilisation, celle de l'Islam médiévale qui semble avoir fascinée Pasolini. Plus de paillardises, ni d'humour gras et grossier qui étaient nécessaires à la vérité populaire du fabliau à l'italienne ou à l'anglaise du Décaméron et des Contes de Canterbury, les 1001 Nuits se différencient totalement des deux volets qui le précédaient car la poésie est davantage fleurie. Cette poésie se fonde en partie sur le verbe dont la puissance est vénérée jusque dans la présence matérielle que peuvent lui assurer la calligraphie ou la récitation. Il est d'ailleurs regrettable que Pasolini ait écarté les dialectes locaux ou même l'arabe au profit de l'italien pour accentuer la couleur populaire de son film. Porté par la beauté du texte auquel Pasolini se réfère, le cinéaste est soulevé par l'extraordinaire splendeur des lieux : cités yéménites, mosquées, déserts arabiques, jardins, etc préparent le spectateur à ce riche et unique poème visuel dans la carrière de Pasolini, orchestré avec des sourires, des rires et des caresses. Les personnages sont peints avec beaucoup de tendresse, de mélancolie et d'humanité et offrent peut-être au spectateur les plus belles scènes érotiques de la Trilogie de la Vie. Pasolini a fait l'économie d'une récitante célèbre : Schéhérazade car Schéhérazade, c'est lui. Au terme de sa Trilogie de la Vie, Pasolini chante la beauté et l'amour qui ne sont nullement abstraits mais bien physiques : incarnés dans la chair des paysages et des architectures, des visages et des corps, beauté et amour ignorants et délivrés des canons occidentaux et de la morale chrétienne. L'amour que l'on peut éprouver ne tient ici plus compte des contraintes imposés par nos bigoteries. Difficile de se lasser d'un pareil hymne à la jeunesse rieuse, amoureuse, ingénue, à la volupté délicate et à la sensualité sereine. Dieu est présent, moteur du fatalisme des personnages, des rencontres, disparitions, quêtes et retrouvailles. Les bonheurs du rêve, les délices de l'imagination, Pasolini nous les fait goûter à bord d'un tapis volant et semble s'enivrer, s'enchanter de ce qu'il invente. Plaisir de conter, de s'abandonner à la rêverie et à l'imagination, de s'enfoncer dans un récit sans fin qui, chaque fois, en traînent un peu plus loin le poète et ses auditeurs. Certes, le sexe continue de jouer ici un rôle majeur et l'auteur ne résiste jamais au plaisir de montrer les ébats de ses héros mais le film est aussi l'histoire d'une initiation vers l'amour (voir le splendide conte d'Aziz et d'Aziza). Sans doute, Pasolini décevra ceux qui imaginent le Moyen-Orient à travers les dérèglements de leur imagination car au contraire, c'est vers une pureté de l'amour que semble se diriger Pasolini, une pureté naturelle, une sorte d'innocence retrouvée que l'amour soit hétérosexuel, homosexuel ou incestueux.

Critique écrite par Clémentine avec Emilie, Laura et Mélody les 4, 5 et 6 mars 2007