06 mars 2007
LE DECAMERON - Pier Paolo Pasolini
LE DECAMERON - PIER PAOLO PASOLINI - 1971
LE LANGAGE CORPOREL COMME DECLARATION D'AMOUR
Un film composé de huit sketches adaptés des fameux contes paillards de Boccace. Les protagonistes sont : un jeune marchand qui aide des voleurs à piller la tombe d'un cardinal, un bûcheron qui tente de se faire engager comme jardinier dans une communauté de religieuses, une femme infidèle qui cherche à dissimuler à son mari la présence de son amant, un libertin qui abuse d'un innocent moine, deux jeunes gens surpris par le père de celle-ci, deux profiteurs ayant peur de l'enfer ainsi qu'un prêtre qui prétend pouvoir transformer une femme en jument.
Le célèbre triptyque de Pier Paolo Pasolini, intitulé « la Trilogie de Vie », se constitue de trois adaptations littéraires de trois grands romans comptant eux-même maintes contes ou nouvelles, à savoir le Décaméron, les Contes de Canterbury et les 1001 Nuits. Cette trilogie, Pasolini la reniera après sa réalisation dans une lettre, publiée une semaine après sa mort, « Si je voulais continuer à faire des films semblables à ceux de la Trilogie de la Vie, je ne le pourrais pas, parce que désormais je hais les corps et les organes sexuels des nouveaux jeunes et adolescents italiens ». Cette nouvelle haine engendrée par le changement social et moral des nombreux personnages qu'il avait représentés dans ces films donnera naissance par la suite à son chef-d'oeuvre ultime, Salo ou les 120 Journées de Sodome, terrible versant de la Trilogie de la Vie. Premier volet de ce triptyque, le Décaméron rassemble huit nouvelles tirées de l'oeuvre majeure de Giovanni Boccaccio (ou Jean Boccace, en français, si vous préférez) du même nom. Il s'agit d'un recueil de cent nouvelles tour à tour racontées par, en majorité, des femmes ainsi que des hommes qui fuient la peste noire de 1348 en trouvant refuge dans une église. Ce roman phare de la littérature italienne rédigé entre 1350 et 1355 est l'un des premiers écrits à évoquer le plaisir sexuel tout en centrant l'amour comme l'élément principal de ses nouvelles. Il est de même dans l'adaptation cinématographique du Décaméron, véritable hymne au sexe, au corps, à la jeunesse, à l'amour et à la vie, tout comme c'est le cas pour chacun des films de la Trilogie de la Vie. Le cinéaste y laisse exprimer les corps des « sous-prolétaires » qui le fascinaient (voir le poème plus haut) par une esthétique de l'obscène, car ce qui a choqué et peut encore choquer actuellement, c'est la représentation de la nudité frontale, réservée au départ au film pornographique. En effet, dans le Décaméron, on y voit un sexe masculin en érection pris en gros plan (le premier plan d'un pénis bien à l'air de l'Histoire du cinéma, paraît-il même !) Mais bien contrairement à la représentation de cette nudité dans le cinéma pornographique, Pasolini confronte le spectateur à une vision crue et directe afin de montrer le sexe dans son moment corporel et charnel car, selon lui, l'acte et le sexe au cinéma ont toujours été évités par hypocrisie et par peur de la bourgeoisie conforme (qu'il rejettait profondément, voir poème plus haut "reniant la condition de mon père", vers 4). Et l'une des grandes forces du cinéma est de pouvoir montrer « brut » cette réalité physique vraie. Le cinéaste fait de même dans la représentation des matières fécales. Il n'a pas peur de franchir les limites, même dans le langage grossier et vulgaire du film, même si c'est dans Salo qu'il atteindra franchement l'extrême. Chaque film de la Trilogie de la Vie eut d'ailleurs maintes et maintes plaintes et fut malheureusement torturé dans les salles de montage. Il a souvent été écrit que ce n'était pas la représentation de la nudité qui gênait les spectateurs bourgeois conformistes, mais la représentation de la nudité des prolétaires et des sous-prolétaires qui peuplent les films de Pasolini. Mais la représentation de l'acte sexuel semble surtout idéalisé. Chaque film de la Trilogie se déroule dans le passé où la société de consommation n'existait pas encore et où les corps étaient encore pures, beaux et innocents. Les corps font l'amour et s'aiment avec le sourire, le langage corporel semble être devenu un moyen de communication, voir une sorte de jeu pour les personnages sous-prolétaires encore enfantins pour déclarer leur amour. Mais ce monde qu'il se crée dans ses trois films est presque utopique car il met en avant l'utilisation du corps des paysans bien loin des conventions de la bourgeoisie dans des scènes libertines et immorales. Le Décaméron ne manque jamais d'humour car les situations sont toujours très drôles (fornication générale des bonnes soeurs avec le jardinier du couvent ; pendant qu'un mari nettoie une jarre, sa femme se fait sodomisée juste à côté, etc). Tous les acteurs fétiches de Pasolini sont réunis (Franco Citti en voleur pédéraste, Silvana Mangano qui fait une brève apparition en madonne et Ninetto Davoli, ami, amant et assistant de Pasolini et Pasolini même en peintre Giotto), mais ce sont avant tout des acteurs non-professionnels, sans doute issue du (sous) prolétariat, qui interprètent ce fabuleux et léger hymne d'une grande fraîcheur, au corps physique et à l'amour, au langage qu'il peut créer pour prouver son amour. Ours d'argent à Berlin en 1971.
Critique écrite par Clémentine avec Laura, Emilie, Melody
Commentaires
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=97994&pid=4222945
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :